C'est une nouvelle qui a fait l'effet d'une bombe à Paris et affaibli la diplomatie française. Le mercredi 12 octobre 2005, le célèbre juge Philippe Courroye vient de mettre en examen un diplomate de haut vol, Jean-Bernard
Mérimée, ancien ambassadeur de France au Maroc de 1987 à 1991 et représentant permanent de la France à l'ONU entre 1991 et 1995. À 68 ans, Jean-Bernard Mérimée est poursuivi pour « trafic d'influence » et « corruption active d'agent public étranger » dans le cadre d'une enquête sur des malversations présumées liées au programme « Pétrole contre nourriture » de l'ONU. Plus précisément, la justice française le soupçonne de s'être livré entre 1998 et 2002 à du lobbying en faveur du régime irakien de Saddam Hussein et d'avoir touché 156 000 dollars en échange. Une situation aggravée par le fait que Jean-Bernard Mérimée n'ait pas déclaré ce complément de revenu au fisc français et l'ait utilisé à hauteur de 150 000 dollars pour aménager sa villa de Ouarzazate, un « cadeau » du pouvoir marocain du temps où il était ambassadeur de France à Rabat, comme le révèle l'ancien ministre de l'Intérieur, Driss Basri (cf. P. 29). Mais ce que l'on ignorait jusqu'à présent, c'est que « L'affaire Mérimée » débute au Maroc. En 1998, Mérimée quitte le Quai d'Orsay et se voit proposer en 1999 par Othman Benjelloun, président de la Banque Marocaine du Commerce Extérieur (BMCE), le poste de conseiller pour les affaires diplomatiques avant de devenir administrateur de la BMCE en avril 2000, à la surprise de nombreux observateurs du microcosme bancaire marocain. Comme l'a confié Mérimée lui-même à un journaliste du quotidien L'Economiste en mars 2000, « vous imaginez bien que je n'ai accepté la fonction de conseiller du président Benjelloun puis ma nomination comme administrateur qu'avec l'assentiment du secrétaire général de l'ONU et de la France ». Et il se révèle même loquace sur les missions qui lui sont confiées : « être à l'affût de tout ce qui pourra apparaître comme des opportunités pour le Groupe Benjelloun mais aussi pour le Maroc. (…) Ce ne sera pas seulement les opportunités françaises mais aussi les opportunités marocaines ».
Business diplomatique
Il faut dire que les deux hommes se fréquentent depuis quelques années déjà. Ils se sont connus en Inde, entre 1985 et 1987, à l'époque où Mérimée était ambassadeur de France dans ce pays et, selon les propres termes de Mérimée, se sont retrouvés à Rabat lorsque celui-ci y officie comme ambassadeur, entre 1987 et 1991. Il y a notamment eu l'occasion de voir la « force de caractère » et la « détermination » de Benjelloun dans les affaires alors qu'ils défendaient « des intérêts concurrents ». Selon une source qui souhaite garder l'anonymat, Jean-Bernard Mérimée ne serait toutefois « entré définitivement dans les bonnes grâces d'Othman Benjelloun qu'à la fin de son mandat d'ambassadeur au Maroc, après être intervenu pour que la société de BTP Matrap, à laquelle est étroitement liée l'épouse d'Othman Benjelloun, travaille avec Bouygues sur la construction de la mosquée Hassan II de Casablanca ». C'est donc au nom d'un mélange d'amitié et d'intérêts que le président Benjelloun recrute le haut diplomate du Quai d'Orsay à la BMCE. Selon une source interne à la banque, « comme conseiller, il percevait un salaire conséquent versé en dollars par le siège casablancais ». La BMCE ne semble d'ailleurs rien refuser à son conseiller, comme le prouve le document produit ci-joint : deux billets d'avion Paris-Casablanca-Ouarzazate sur la RAM d'une valeur près de 3 000 euros, datant d'octobre 2002, aux noms d'Anna et de Jean-Bernard Mérimée, facturés à la BMCE…
Au moment où Jean-Bernard Mérimée intègre la banque en 1999, cette dernière cherche désespérément à recouvrer une créance de 22 millions de dollars en Irak qui reposerait sur des opérations commerciales. Selon des sources internes de la BMCE à Casablanca, il s'agissait de « créances nées sur l'étranger », en clair, des accréditifs à l'export de gros clients exportateurs de la banque demeurés impayés après la première guerre du Golfe. C'est dans ce cadre que Benjelloun a sans doute pensé que Mérimée était l'homme de la situation. Et pour cause !
Jouer les g-between
Le diplomate est à l'origine de l'opération « Pétrole contre nourriture » adoptée par le Conseil de Sécurité de l'ONU le 14 avril 1995 (résolution 986). C'est même lui qui en a négocié le contenu avec le ministre des Affaires étrangères irakien Tarek Aziz. C'est donc sans surprise que Jean-Bernard Mérimée propose à Othman Benjelloun de jouer les go-between entre la banque et les autorités irakiennes pour permettre à la première de recouvrer sa créance. Les deux hommes conviennent alors que Mérimée se rende en Irak pour définir une façon de procéder. Le premier déplacement de l'ex-ambassadeur à Bagdad dans le cadre de cette mission a lieu courant 1999. Au moins trois autres voyages suivront et ce, jusqu'en 2001. Une source interne à la BMCE assure avoir « vu de ses propres yeux au moins deux billets d'avion de Mérimée pour l'Irak via la Jordanie » et affirme qu'ils « étaient pris en charge par la banque ». Cette même source révèle en outre que « c'était la BMCE Paris qui avançait les frais de déplacements de M. Mérimée et le siège casablancais remboursait après ». « De plus, poursuit-elle, la BMCE Paris lui fournissait un chauffeur pour se rendre à l'aéroport. Mais, au sein de la banque, rares sont ceux qui cernaient les activités réelles de M. Mérimée. Il avait bien un bureau à Paris mais n'y mettait quasiment jamais les pieds. Je me souviens qu'un jour il m'a glissé qu'il se rendait en Irak pour ses "affaires" ».
C'est donc au cours de l'année 1999 que Jean-Bernard Mérimée reprend contact avec Tarek Aziz, à Bagdad. Le ministre des Affaires étrangères irakien l'aiguille alors vers le ministre du pétrole irakien, Rachid Amer, lequel propose au conseiller du président Benjelloun que l'Irak rembourse la banque par le biais de livraisons illégales de brut. Autrement dit, en détournant, le programme « Pétrole contre nourriture » de l'ONU. Mal à l'aise, Mérimée informe alors Othman Benjelloun qu'il ne souhaitait pas procéder de la sorte mais semble se raviser lorsque Tarek Aziz se montre disposé à lui réserver quelques bons d'achat de pétrole. C'est par ce biais et par l'intermédiaire d'un proche de Tarek Aziz, l'avocat libanais Elias Firzli, que Jean-Bernard Mérimée reçoit, courant 2001, deux millions de barils de brut, via la société Fenar Petroleum basée au Liechtenstein. Cette opération lui rapporte 156 000 dollars qu'il touche en janvier 2002 sur son compte ouvert à la BMCE de Casablanca et qui lui serviront à rénover sa maison de Ouarzazate. Dès lors, une série de questions se posent : la BMCE a-t-elle oui ou non récupéré sa créance de 22 millions de dollars en Irak ? Si oui, était-ce en contournant le programme « Pétrole Contre Nourriture » ? En percevant ses 156 000 dollars, Mérimée était-il en mission pour la BMCE sachant qu'il en était toujours administrateur ? Autant de questions à ce jour sans réponses mais qui pourraient bien intéresser la justice française dans les mois à venir.
Quant aux relations qu'entretiendrait aujourd'hui le désormais sulfureux Jean-Bernard Mérimée avec le président Benjelloun, difficile de dire ce qu'il en est. On sait que Mérimée a quitté le conseil d'administration de la BMCE en mai 2004 -soit quatre mois après que le quotidien irakien Al Mada ait révélé qu'il était impliqué dans le scandale « Pétrole contre nourriture »- alors que son mandat avait été reconduit en 2003 pour une durée de six ans. Selon la source interne à la BMCE, ce n'est « qu'en 2004 que Benjelloun aurait réalisé que Mérimée est une planche pourrie ». Dans ce cas, comment expliquer, comme l'affirme cette source, que Jean-Bernard Mérimée ait occupé des fonctions non définies jusqu'en août 2005 à la BMCE et n'aurait restitué (« à contre-cœur ») son téléphone portable prêté par la banque qu'en septembre 2005 ? L'avenir ne manquera pas de le dire.