La réactivation d'une loi de 1955 pour enrayer les violences urbaines en France ravive de douloureux souvenirs en Algérie, où des associations et d'anciens combattants de la Guerre d'Algérie estiment
"La décision du gouvernement français d'instaurer un couvre-feu dans les banlieues, m'a bouleversée et m'a rappelé les douloureux événements de la guerre", a déclaré à l'AFP la combattante algérienne Louisette Ighilahriz, qui fut le catalyseur du débat sur la torture pendant la guerre d'Algérie (1954-1962).
Le recours à la loi du 3 avril 1955, qui autorise les préfets à instaurer un couvre-feu pour enrayer les violences urbaines et qui avait permis de déclarer l'état d'urgence pendant la guerre d'Algérie, "prouve encore une fois que la France n'a pas encore totalement tourné la page du colonialisme", estime-t-elle.
"Cela laisse également croire que la loi du 23 février 2005, glorifiant le passé colonial de la France, n'a pas été sans conséquences sur l'idée de la colonisation et a, visiblement, fortement influencé le gouvernement français", ajoute Mme Ighilahriz.
"Pourtant, les jeunes des banlieues sont Français à part entière, ils ont été formés selon le modèle français. C'est une preuve que la politique d'intégration a été très mal orientée", affirme-t-elle.
"La réactivation de cette loi nous rappelle de triste mémoire la guerre coloniale qui a imposé ses lois meurtrières notamment en 1955 avec toutes ses implications sur le refus du droit à la liberté", affirme pour sa part Mohamed El Korso, président de la Fondation 8 mai 1945 militant pour la reconnaissance par la France de sa responsabilité dans les massacres du 8 mai 1945 dans l'est algérien.
"Cette mesure traduit la faillite du système républicain français qui n'est pas parvenu à se surpasser puisque le racisme est plus que jamais présent en France", estime M. El Korso.
"Cette loi rappelle aussi le tristement célèbre Maurice Papon à l'origine des massacres du 17 octobre 1961 qui avait imposé le couvre-feu aux Algériens en octobre 1961 à Paris", souligne-t-il.
Le 17 octobre 1961, la police française avait violemment réprimé une manifestation pacifiste d'Algériens protestant contre le couvre-feu imposé par le préfet de police d'alors, Maurice Papon, provoquant la mort de plusieurs dizaine d'Algériens, voire de centaines, selon des historiens.
"Hier, c'était les Algériens, aujourd'hui, c'est les adolescents des banlieues qui subissent cette loi. Quelle extraordinaire coïncidence", s'exclame M. El Korso, ajoutant que "la France est plus que jamais confrontée à son passé".
"L'Etat d'urgence toujours en vigueur en Algérie a sans doute inspiré (le président français) Jacques Chirac, qui n'a fait qu'épouser les thèses de notre pays", déclare avec ironie Maître Abdenour Ali Yahia, membre fondateur et président d'honneur de la Ligue Algérienne pour la défense des droits de l'Homme (LADDH).
L'état d'urgence, dont la LADDH réclame la levée depuis des années, a été proclamé le 9 février 1992 pour enrayer les violences des groupes armés islamistes, qui ont fait depuis plus de 150.000 morts en Algérie, selon un bilan officiel.
Le recours à la loi de 1955, dont "les immigrés d'origine maghrébine, notamment les Algériens, font aujourd'hui les frais", a été "largement inspiré" par la nature actuelle des relations algéro-françaises, en "parfaite osmose" depuis l'arrivée au pouvoir du président Abdelaziz Bouteflika, ajoute Me Ali Yahia.
La presse algérienne estimait pour sa part mercredi que l'"exhumation" de la loi de 1955, qualifiée de "bêtise" et d'"erreur historique", ne fera qu'attiser les rancoeurs des jeunes issus de l'immigration.